Billet d’humeur d’Olivier COSTA

Et si nous redevenions intelligents ?

Il fut un temps où faire de la politique consistait, au moins dans l’idéal, à proposer un projet de société.

À regarder notre époque, on pourrait parfois croire que l’ambition est devenue différente : constituer une communauté, la fidéliser, l’exciter suffisamment pour qu’elle soit plus nombreuse que celle d’en face.

Il paraît qu’en 2027 nous allons élire un président de la République. Un Président de la République.

Arrêtons-nous quelques secondes sur les mots.

Pas le président d’une communauté. Pas le président d’un réseau.

Pas le président de ceux qui pensent comme lui. Pas le président de ses abonnés, de ses militants ou de son algorithme.

Le Président de la République.

Soyons audacieux : celui ou celle qui aspire à devenir président de la République ne devrait-il pas avoir une ambition singulière : rassembler un pays ?

Pas seulement convaincre ceux qui pensent déjà comme lui. Pas seulement flatter son électorat. Pas seulement agréger suffisamment de mécontents pour franchir la ligne d’arrivée.

Rassembler. Un mot presque désuet.

Car notre vie publique ressemble de plus en plus au fonctionnement des réseaux sociaux. Chacun construit sa communauté. Chacun parle à ses abonnés. Chacun recherche le commentaire, la réaction, l’indignation qui fera monter l’audience.

Nos responsables politiques finissent parfois par ressembler à des influenceurs.

Il faut occuper l’espace. Faire réagir. Cliver pour exister. Trouver la phrase qui sera reprise. Transformer chaque événement en contenu et chaque désaccord en affrontement.

L’objectif n’est plus nécessairement de convaincre celui qui ne pense pas comme nous. Il devient de conforter celui qui pense déjà comme nous.

Et l’adversaire n’est plus celui avec lequel on débat. Il devient progressivement celui contre lequel on se définit. Dis-moi qui tu combats, je te dirai qui tu es.

Voilà peut-être l’une des grandes dérives de notre époque.

Car une démocratie suppose le désaccord. Elle en vit même. Mais elle suppose aussi quelque chose de beaucoup plus difficile : accepter que celui qui pense différemment de nous appartienne à la même communauté politique.

Nous pouvons nous opposer sur l’immigration, l’économie, l’environnement, la sécurité, l’Europe, la fiscalité, l’école ou la justice et continuer pourtant à partager quelque chose d’essentiel : un destin commun.

C’est précisément ce que nous semblons perdre.

Héraclite écrivait que « le conflit est père de toutes choses ». Il avait probablement raison : de la confrontation naissent le mouvement, la contradiction, parfois le progrès.

Mais le conflit n’est fécond que s’il produit quelque chose.

Lorsqu’il devient une fin en soi, lorsqu’il ne sert plus à confronter des idées mais à fabriquer des ennemis, il ne construit plus rien. Il consume. Et nous jouons dangereusement avec ce feu.

Chaque camp dénonce les excès de l’autre et pardonne plus volontiers ceux des siens. Chaque communauté s’indigne de la violence des mots adverses tout en justifiant ses propres outrances. Chacun souffle sur les braises en expliquant que l’incendie vient du voisin.

Alors, il faut désigner « les autres ». Car il semble devenu terriblement difficile d’expliquer qui nous sommes sans commencer par expliquer qui nous détestons. L’autre serait responsable de tout.

L’étranger. Le riche. Le pauvre. Le patron. L’assisté. Le fonctionnaire. Le libéral. L’écologiste. Le conservateur. Le progressiste. Paris. Bruxelles. Les élites. Le système. Les médias. Les réseaux sociaux…

Choisissez votre coupable. Et surtout, choisissez votre communauté.

Mais Présider la République ne devrait pas signifier devenir l’influenceur disposant de la plus grosse communauté électorale. Il devrait s’agir de proposer à près de 70 millions de personnes, qui n’ont ni les mêmes histoires, ni les mêmes convictions, ni les mêmes intérêts, une raison suffisante pour continuer à avancer ensemble.

C’est autrement plus difficile qu’un slogan. Et autrement plus noble.

Hannah Arendt rappelait que la politique naît de la pluralité des hommes. C’est précisément parce que nous sommes différents que la politique existe. Mais encore faut-il accepter cette pluralité.

Or nous semblons faire exactement l’inverse. Nous transformons progressivement le désaccord en faute morale. Celui qui ne pense pas comme moi n’a plus simplement tort : il devient suspect. Et bientôt infréquentable.

La nuance devient faiblesse. Le compromis devient trahison. Le doute raisonnable devient lâcheté. Et l’outrance devient courage.

C’est absurde. Et c’est dangereux.

Car pendant que les uns et les autres soufflent consciencieusement sur les braises, le feu, lui, ne demande qu’à prendre.

Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Nous devrions peut-être y penser alors que nous sommes devenus remarquablement doués pour mal nommer les choses.

Retrouver le sens des mots. Refuser les caricatures. Accepter la complexité. Distinguer un adversaire d’un ennemi. Reconnaître qu’une idée n’est pas nécessairement absurde parce qu’elle vient du camp d’en face et qu’elle n’est pas nécessairement intelligente parce qu’elle vient du nôtre.

Surtout, nous devrions exiger de ceux qui prétendent nous gouverner autre chose qu’une stratégie de conquête électorale.

Battre le camp d’en face ? C’est tout ! Sérieusement ?

J’aimerais entendre un candidat dire autre chose.

Quel est notre objectif commun ? Voilà la question que j’aimerais entendre.

Que voulons-nous que soit la France dans dix ou vingt ans ?

Quelle école ? Quelle économie ? Quelle justice ? Quelle place dans le monde ? Quelle protection pour les plus fragiles ? Quelle liberté voulons-nous préserver ? Quels efforts sommes-nous collectivement prêts à accepter ? Et surtout : qu’est-ce qui peut encore nous réunir malgré nos différences ?

Ces questions exigent du courage parce qu’elles obligent à sortir des communautés auxquelles chacun s’adresse confortablement.

Elles obligent à parler aussi à celui qui ne votera probablement jamais pour vous.

Peut-être est-ce cela, finalement, être président de la République.

Non pas représenter les siens contre les autres, mais comprendre qu’au lendemain de l’élection, les autres seront aussi les siens.

Car être président de la République devrait peut-être commencer par cette idée extraordinairement simple : le lendemain de l’élection, ceux qui n’ont pas voté pour vous deviennent aussi vos concitoyens.

Ils ne disparaissent pas. Ils ne quittent pas le pays. Ils ne se désabonnent pas. Ils sont là. Et il faudra gouverner avec eux aussi.

Et pendant que nous nous enfermons dans ces querelles stériles, voici que nous consacrons une énergie et des moyens extraordinaires à développer des intelligences artificielles toujours plus puissantes. Nous leur demandons de raisonner mieux, d’analyser davantage d’informations, de comprendre des problèmes plus complexes, de dépasser leurs erreurs.

Formidable paradoxe.

Nous travaillons ainsi chaque jour à augmenter l’intelligence des machines pendant que nous semblons organiser méthodiquement l’abaissement de notre intelligence collective.

Nos machines apprennent à traiter la complexité pendant que nous réduisons le monde à des slogans. Elles analysent des milliards de paramètres pendant que nous résumons une pensée à 280 caractères.

Nous rêvons d’intelligences artificielles capables de résoudre les problèmes les plus difficiles de l’humanité, tandis que notre intelligence humaine collective semble parfois s’abandonner à une bêtise sans limite. Plus nous perfectionnons l’intelligence artificielle, plus nous tolérons la bêtise humaine.

Alors oui : ras-le-bol.

Ras-le-bol des indignations industrielles. Ras-le-bol des communautés dressées les unes contre les autres. Ras-le-bol de ceux qui confondent autorité et agressivité, conviction et sectarisme, courage et provocation. Ras-le-bol de ceux qui prétendent vouloir diriger un pays alors qu’ils passent leur temps à expliquer à une moitié de ce pays pourquoi elle devrait mépriser l’autre. Ras-le-bol surtout de cette idée extraordinairement paresseuse selon laquelle il faudrait nécessairement détester quelqu’un pour défendre quelque chose.

Réveillons-nous. Nous pouvons être de droite, de gauche, du centre, d’ailleurs ou de nulle part. Nous pouvons être profondément en désaccord. Mais nous allons devoir continuer à vivre ensemble.

Alors, avant de demander aux machines de devenir toujours plus intelligentes, il serait peut-être temps de nous rappeler une exigence beaucoup plus urgente : éviter que les hommes deviennent collectivement plus bêtes.

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