C’est la faute du stagiaire !
Il est partout. Dans les rédactions, les entreprises, les Cabinets, les administrations et, désormais, jusque dans les joutes politiques.
Il est jeune, inexpérimenté, maladroit, parfois même invisible.
Mais il possède un talent extraordinaire : il est toujours responsable de ce qui ne va pas.
Un bandeau absurde apparaît sur BFM TV ? C’est le stagiaire ! Une erreur de communication ? Le stagiaire ! Une publication malheureuse sur les réseaux sociaux ? Encore le stagiaire !
Et voilà que la politique s’y met.
En septembre dernier, Ségolène Royal, souhaitant disqualifier Raphaël Glucksmann, lançait cette formule définitive : « Vous ne mettez pas un stagiaire à la tête d’une entreprise. »
Quelques semaines plus tard, après la victoire de son rival à la primaire, elle persistait : « C’est le stagiaire qui a gagné la primaire. »
Décidément, quelle promotion pour nos stagiaires ! Les voilà devenus pour certains l’insulte suprême, voire l’étalon universel de l’incompétence.
Il faut reconnaître à notre époque un talent particulier : celui de transformer une qualité en défaut. Être jeune devient suspect. Apprendre devient honteux. Ne pas encore savoir devient une faute.
Mais enfin, depuis quand le fait d’apprendre serait-il une preuve d’incompétence définitive ?
Et surtout, depuis quand ceux qui savent aujourd’hui, (ou croient savoir mais c’est un autre débat !) auraient-ils oublié qu’ils ont, eux aussi, commencé par ne rien savoir ?
Car nous avons tous été stagiaires. Même ceux qui semblent aujourd’hui convaincus d’être nés avec leur expérience, leur expertise et, pour certains, leur suffisance.
Nous avons tous connu ce premier jour où l’on ne comprend pas les codes, où l’on hésite à poser une question, où l’on découvre avec inquiétude que les autres semblent maîtriser un univers dont nous ignorons encore les règles.
Et nous avons tous, ou presque, rencontré cette personne qui a pris le temps de nous expliquer, de nous corriger, de nous encourager. Celle qui, au lieu de rire de notre ignorance, a choisi de partager son savoir.
C’est précisément cela, la transmission.
Montaigne écrivait dans ses Essais qu’il préférait une tête bien faite à une tête bien pleine. Quatre siècles plus tard, la formule n’a rien perdu de sa pertinence.
Former un jeune ne consiste pas à remplir un cerveau de connaissances, encore moins à fabriquer une copie conforme de soi-même. C’est lui apprendre à penser, à douter, à comprendre, à décider. C’est lui donner les moyens de devenir meilleur que celui qui l’a formé.
Le stage devrait être un véritable rite de passage. Un moment où l’on quitte progressivement le monde de l’apprentissage théorique pour entrer dans celui de la responsabilité. Un moment où l’on découvre que le savoir ne suffit pas, qu’il faut aussi du jugement, du courage, de l’humilité et parfois cette qualité devenue rare : le bon sens.
Mais un rite de passage suppose un passeur. Et c’est peut-être là que se situe notre véritable responsabilité.
Car il est facile de se moquer d’un stagiaire qui se trompe. Il est plus difficile de se demander si nous lui avons suffisamment expliqué, montré, accompagné et fait confiance.
Un jeune qui commet une erreur apprend peut-être son métier. Un professionnel expérimenté qui se contente de le ridiculiser a peut-être oublié le sien.
Quel terreau fertile pour la colère !
Depuis plusieurs semaines, une partie de la jeunesse descend dans la rue, bloque des établissements, manifeste sa colère. Elle dénonce le manque d’enseignants, la dégradation de ses conditions d’études, les inégalités et l’incertitude de son avenir.
Cette mobilisation s’est malheureusement accompagnée de violences, de dégradations et d’affrontements.
Soyons parfaitement clairs : aucune revendication, aussi légitime soit-elle, ne justifie la violence.
Détruire, menacer, blesser ou empêcher autrui d’étudier librement ne saurait constituer un mode acceptable d’expression. L’autorité doit être ferme, la loi respectée et les responsabilités assumées. Cette exigence vaut pour tous.
Mais condamner la violence ne dispense pas d’écouter la colère.
Ce serait même une terrible erreur de confondre les deux.
Car derrière les images de barricades, les slogans parfois stupides et les comportements inadmissibles de certains, il existe aussi des jeunes qui nous disent qu’ils ont peur de leur avenir, qu’ils ne comprennent plus certaines règles et qu’ils ont le sentiment de ne pas être entendus.
Devons-nous leur répondre uniquement par des reproches ? Leur expliquer qu’ils sont trop jeunes pour comprendre, trop inexpérimentés pour juger et trop immatures pour proposer ?
Écouter ne signifie pas approuver. Comprendre ne signifie pas excuser. Et dialoguer ne signifie certainement pas renoncer à l’autorité.
Au contraire.
La véritable autorité n’est pas celle qui impose le silence. C’est celle qui sait faire respecter les règles tout en acceptant de remettre en question ses propres certitudes.
Or, nous avons parfois cette étrange conviction que l’expérience donne toutes les réponses. Mais les jeunes nous apportent aussi leurs questions, leur spontanéité, leur curiosité, leur maîtrise de nouveaux outils et surtout leur capacité à remettre en cause ce que nous avons fini par considérer comme des évidences.
Car enfin, que léguons-nous à cette jeunesse dont nous exigeons tant ?
Un monde traversé par les conflits, une planète fragilisée, des finances publiques endettées, des perspectives économiques incertaines et une société qui semble parfois, souvent, tout le temps, avoir érigé la confrontation en mode de fonctionnement.
Et nous nous étonnons qu’elle s’inquiète ?
Nous lui demandons de croire en l’avenir, mais sommes-nous certains de lui donner suffisamment de raisons d’y croire ?
Ce n’est pas une concurrence entre générations. C’est une alliance.
Hannah Arendt, dans La Crise de la culture, développe une idée essentielle : l’éducation engage la responsabilité des adultes envers un monde qu’ils doivent présenter aux nouveaux venus, tout en leur permettant de le renouveler.
Parfaite définition de notre devoir de transmission !
Nous ne formons pas les jeunes pour qu’ils reproduisent éternellement notre monde. Nous les formons pour qu’ils puissent, demain, en construire un meilleur.
Alors oui, soyons exigeants avec notre jeunesse. Demandons-lui du travail, de l’effort, du respect et de la responsabilité. Refusons sans faiblesse la violence et les comportements destructeurs.
Mais soyons tout aussi exigeants envers nous-mêmes.
Prenons le temps de former, de transmettre, d’expliquer, d’écouter et, lorsque cela est nécessaire, de corriger ce qui ne fonctionne pas.
Cessons de faire du stagiaire le coupable idéal de nos erreurs et du lycéen mécontent un adversaire à faire taire.
Car notre responsabilité n’est pas de fabriquer des jeunes qui nous ressemblent. Elle est de former des adultes capables de nous succéder, de nous contredire et, espérons-le, de nous dépasser.
Si nous les expliquons correctement, la jeunesse est parfaitement capable de comprendre les enjeux de l’alliance entre les générations.
Alors, la prochaine fois qu’un bandeau truffé d’erreurs apparaîtra à la télévision ou qu’une maladresse fera sourire les réseaux sociaux, avant de lancer le désormais traditionnel « C’est la faute du stagiaire ! », posons-nous une autre question :
Et si c’était la faute de ceux qui étaient censés lui apprendre ?
Après tout, nous avons été les stagiaires d’hier. Ils seront les professionnels de demain.
Et entre les deux, il y a notre responsabilité.
Préparer l’avenir, ce n’est pas seulement transmettre le flambeau.
C’est aussi veiller à ne pas l’éteindre avant de le leur remettre.